Merrimack: "La nouvelle génération de black metal n'est pas aussi avant-gardiste que la seconde vague norvégienne."


NOIRE: Bonjour Merrimack, pourriez-vous vous présenter à mes lecteurs, pour ceux qui ne vous connaîtraient pas encore ?
Vestal : Nous sommes Merrimack, un groupe de black metal parisien, qui a été fondé en 1994. Un groupe très ancien, que j'ai rejoint en 2010. Moi, je suis le chanteur de Merrimack, Vestal.
A.K : Je suis A.K, j'ai rejoint Merrimack la même année, il y a eu un gros mouvement dans le groupe à ce moment-là. Il y a trois membres qui ont été remplacés. Moi, je suis arrivé donc en même temps que Vestal et Blastum, le batteur.
Perversifier : Et moi, je suis Perversifier, seul membre originel du groupe, à la guitare.
NOIRE: Sur Metallum, il est indiqué que votre nom de groupe provient d'une nouvelle de Graham Masterton, qui évoque le Merrimack, un gouffre, qui absorbe les humains qui passent près de ses bords. Pourquoi avoir voulu évoquer ce sujet ?
Perversifier : Je vais un peu modérer cette source que j'ai moi-même propagé, parce que ma mémoire me dictait cela. Il est possible que cela ne soit pas Graham Masterton, mais un autre auteur, mais cela ne change pas vraiment le fond car je n'ai jamais retrouvé ce livre.
Ce qu'il faut savoir, c'est que ce choix du nom du groupe, c'est le guitariste initial, Asmodée, je crois, qui l'avait proposé. Il avait déjà un batteur, un bassiste, un chanteur et qui avait ce nom de groupe en tête. Le choix quand je suis arrivé était déjà établi. Je n'étais pas d'ailleurs très fan.
Il m'avait expliqué son origine, il m'avait montré l'extrait du livre, une sorte de préface. Cela colle bien avec l'idée des abysses, des enfers, mais côté marin. On n'a pas creusé outre mesure. Je me souviens qu'après je suis allée à la B.N.F à Paris pour faire des recherches approfondies sur ce sujet, je n'ai pas trouvé grand chose. On n'a pas un grand historique à te raconter quant au nom de groupe. C'est un choix qu'on fait quand on a 17 ans et qu'on traîne 30 ans plus tard.
Vestal : En même temps, c'est intéressant de prêter une sorte d'allégeance à son adolescence. Un peu comme un vieux tatouage auquel on reste fidèle, même si aujourd'hui on ne le referait pas de la même façon.
NOIRE : En quoi Merrimack est-il lié à la gnose et à l'anti-christianisme ? Quel est la symbolique que vous voulez y mettre aujourd'hui ?
Perversifier : Alors, le gouffre en lui-même il n'y a aucun lien. Il faut comprendre qu'entre 1994 et 2026, le discours de Merrimack a évolué. Je ne vais pas dire qu'il a changé. Dans les premières années, on était des adolescents, les thématiques c'était beaucoup l'anti-christianisme, la mythologie et d'une manière générale, les thématiques du temps.
Les groupes de black metal en 1994 traitaient de ces sujets globalement. Quand tu joues dans un groupe pendant 30 ans, tu ne vas pas continuer à parler des mêmes choses qui sont assez basiques. On a eu aussi des nouveaux membres qui ont apporté leurs centres d'intérêt. Vestal, par exemple, a apporté des thématiques plus profondes.
Vestal : Quand le black metal est apparu en 1990, c'était une musique qui était composée par des enfants. Alors le satanisme de l'époque, c'était un satanisme qui devait beaucoup au romantisme noir, une rebellion anti-bourgeoise. Notamment, en Scandinavie, c'était contre le monde protestant que le black metal s'est développé. C'est quelque chose d'épidermique et d'assez superficiel, le satanisme de l'époque.
Après, forcément quand on grandit, on peut continuer à propager ce genre de clichés soit par paresse intellectuelle, soit par goût ou alors, on peut aussi choisir de creuser un peu le sujet, ce qu'on a essayé de faire. En s'intéressant un peu plus au satanisme, on se rend compte que c'est un nom moderne pour désigner la gnose. C'était une sorte de satanisme primitif, qui s'est développé à l'ombre du christianisme, on va dire, certifié.
La gnose, c'est de penser que la matière que le monde crée, que le cosmos crée est en fait qu'une trahison du projet initial d'un dieu véritable qui ne serait pas Yahvé, qui ne serait pas le dieu des chrétiens, mais ce que l'on appelle le Père de l'Abîme, un vrai dieu qui serait inconnaissable. C'est ce qu'on appelle la théologie apophatique, c'est-à-dire définir Dieu parce qu'il n'est pas. Le Père de l'Abîme, comme disait Aristote, c'est un moteur immobile, dont émane les choses.
Le gnostique, c'est celui qui comprend que le cosmos, le temps, la matière sont autant de barreaux à notre prison. Qu'est-ce que la gnose dans un discours relatif à cet art qu'est le black metal, c'est en fait d'évaluer la distance entre l'homme et les barreaux de sa prison.
Perversifier : Par contre, je veux quand même relativiser. Il ne faut pas considérer Merrimack comme un groupe qui prêche la gnose. Cela a été un sujet particulièrement d'un album, The Acausal Mass. Tu ne peux pas limiter Merrimack en disant "On a un groupe gnostique". C'est une des thématiques.
Dans les derniers albums, on aborde des sujets très très vastes. Il faut aussi comprendre que le groupe est constitué de cinq membres, qui n'ont pas forcément tous la même vision ésotérique, théologique etc... A travers l'art, on décide de raconter une histoire. Sur un album, on va décider de parler de la gnose, sur d'autres, on va aborder d'autres sujets.
NOIRE : C'est une parfaite transition pour la prochaine question ! Votre dernier album Of Grace And Gravity, est un manifeste de rébellion luciférienne. C'est votre label, Season Of Mist qui le dit comme ça. C'est en lien avec les écrits d'Antonin Artaud, qui explique que nous sommes "les microbes de Dieu". L'insignifiance du genre humain est-elle quelque chose dont vous avez conscience au quotidien et comment se manifeste-t-elle ?
Perversifier : Méfions-nous un peu, quand le label écrit le pitch de l'album, il peut digresser et ne pas avoir lui-même compris vraiment de quoi il en retourne. Quand tu lis les paroles, c'est pas explicite, tu peux les interpréter. Le pitch du label qui est un peu marketing, cela peut être un petit peu à côté de la plaque.
Vestal : Cette phrase d'Antonin Artaud condamne l'espèce humaine mais en même temps la magnifie. Car les microbes, c'est ce qui survit à tout, ce qui se reproduit et qui échappe même à son programme initial. L'homme a un libre arbitre et a cette capacité de dépasser l'algorithme, le code initial, prévu par Dieu.
Dans cette phrase, il y a pour moi toute la nuance et toute l'ambigüité de la création humaine, qui contient en elle une part de liberté presque infinie, qui en même temps est assujettie à des lois universelles telles que la pesanteur, la gravité. La philosophe Simone Weil considérait Dieu comme un principe dynamique, par exemple. Pesanteur, gravité et grâce.
NOIRE : Dans cette optique, la liberté est un peu une illusion car nous sommes aliénés à notre liberté.
Vestal : C'est une illusion, mais c'est surtout un travail.
Perversifier : Ce n'est pas un concept album, contrairement à The Acausal Mass, qui est ultra conceptuel. C'est toujours très difficile de résumer un album par une ou deux phrases, parce que c'est bien plus que ça. Quand on lit les paroles, on voit qu'il y a des thèmes assez variés.

NOIRE : En juin 2026, 2 ans après avoir sorti votre album précédemment évoqué, vous avez sorti une cover de Depeche Mode, Wrong. Pourquoi Wrong et pourquoi pas Personal Jesus, par exemple ?
Perversifier : Moi, personnellement, je suis fan de Depeche Mode depuis très longtemps. Mais, les fans sont toujours plus pointus que les autres et les titres phares que tout le monde écoute, c'est presque ceux que moi je ne peux plus écouter. Enjoy The Silence, je ne peux plus l'écouter ce morceau. Ca a été repris moult fois, je ne la trouve pas très intéressante. Quand tu reprends un morceau et que tu vas le jouer façon black metal, il faut quand même que les paroles puissent un peu coller avec le genre. Les paroles de Wrong sont parfaites pour ça, très négatives. Il fallait trouver quelque chose dont la musique soit interprétable en black metal.
Ce morceau est parfait, il y a une sorte de petite ritournelle mélodique, mais très répétitif. Il s'y prêtait, les paroles sont tops. Quand il est sorti, le morceau m'a marqué parce que je le trouvais musicalement fantastique. Moi, j'avais eu cette idée et je l'avais proposé au groupe qui au début, n'était pas forcément convaincu. On l'avait enregistré à l'époque de The Acausal Mass, en 2012, mais plus instrumental à ce moment-là, parce qu'on manquait de temps en studio. C'est seulement cette année qu'on s'est dit, faisons le chant et sortons-la en single digital.
On est très contents du résultat parce que je pense que cela ne dénature pas l'original, c'est même très proche et ça montre le potentiel qu'ont certains morceaux à être joués dans d'autres styles. On n'a rien modifié en termes de notes et pourtant, le rendu est quand même assez différent.
NOIRE : C'est toujours intéressant de voir les interprétations des groupes dans d'autres genres, parce que justement cela apporte une autre dimension au morceau. J'aime beaucoup ça.
Perversifier : C'est cela qui est bien dans les reprises, si tu essaies de faire ta meilleure copie conforme de l'original, ça n'intéresse pas grand monde, en fait. Il faut se l'approprier et le jouer à ta sauce, avec ton style. Sur ça, on a bien réussi, à mon avis.
NOIRE : Aujourd'hui, aujourd'hui, vous jouez au Muscadeath, où vous jouez au Muscadeath, vous côtoyez la nouvelle vague de black metal portée par Prieuré ou Les Bâtards du Roi qui étaient par là toute à l'heure. Quel est votre regard sur cette nouvelle scène ?
A.K : Je pense qu'on a des avis contrastés. C'est ça qui est bien dans Merrimack, c'est qu'on peut faire esprit de corps, mais on est aussi, chacun des fortes individualités, avec des regards sur le monde, nos façons de vivre, qui ne sont pas tribales. On a vraiment des chemins différents et Merrimack nous réunit. Parfois, on se demande même comment on y arrive.
Cette nouvelle vague sort un peu des sentiers du black metal plus traditionnel que fait Merrimack. Je ne suis pas absolument opposé, je n'ai pas trop ce problème. Je sais qu'il y a quelque chose dans le gatekeeping qui a toujours un peu peur de la nouveauté. Moi, je pense que le black metal est suffisamment fort pour ne pas être perverti par le mélange des genres. C'est une bataille de titans, c'est le black metal qui gagne toujours. A partir du moment où tu mélanges n'importe quel style avec du black metal, à la fin ce sera toujours du black metal.
Perversifier : Je pense que ce n'est pas forcément du gatekeeping, J'ai jamais écouté Les Bâtards du Roi, je peux pas répondre. C'est pas du gatekeeping, c'est plutôt que je suis un boomer, j'ai perdu mon intérêt. Cela fait plus de 35 ans que je fais ça, alors je reconnais, j'écoute pas les nouveaux groupes.
Je pensais qu'A.K pouvait répondre car il joue dans Decline of The I, qualifié comme un peu post par certains et que Vestal écoute toujours des nouveaux trucs, mais dans un même style. On ne peut pas te répondre en tant que groupe sur ce sujet.
Vestal : Je trouve ça intéressant que des générations après moi puissent jouer du black metal. En revanche, le black metal a toujours été pour moi une musique d'avant-garde. Prenons la seconde vague norvégienne par exemple, aucun groupe ne se ressemblait et souvent dès leur second album, ils allaient déjà vers l'avant-garde pure. C'est les premiers à avoir mélangé leur son avec de l'industriel, du jazz... Cette nouvelle génération, à mon sens, n'est pas aussi avant-gardiste.
Souvent, on se contente de plaquer un imaginaire sur une musique qui n'est pas forcément différente. Perversifier : En fait, je pense qu'il y a deux types de nouveaux groupes. Il y a des groupes qui vont apporter de nouvelles choses sur la thématique. Moi, je m'y retrouve pas. Quand il y a un groupe qui a une thématique sur l'océan ou les mines, pour ne pas les nommer, pour moi le black metal, ce n'est pas ça. Cela ne peut pas me satisfaire.
Il y a aussi des groupes qui vont être avant-gardistes sur le côté musical et là, c'est toujours plus intéressant, parce que la musique ne peut pas rester la même pendant 30 ans. Même si nous, on est très traditionnel et on joue toujours le même genre de black metal. La bonne musique seule, cela ne suffit pas. Il faut avoir une bonne thématique, une bonne image et un bon concept. Moi, ça ne me parle pas la plupart de ces groupes, ce n'est pas ce qui me touche. Ils sont probablement très bons musicalement, mais je ne peux pas les écouter juste pour cette raison-là.
Merci au Muscadeath, M&O Office Agency et Merrimack.






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