top of page

Alkerdeel: "Nous voulions faire de la musique crado."

Photo du rédacteur: Noire Lemag
Noire Lemag
19 oct.
9 min de lecture


NOIRE: Salut Alkerdeel, pouvez-vous vous présenter à mes lecteurs ?


Alkerdeel: Bonjour, et merci de nous accueillir. Nous sommes Alkerdeel, un groupe de metal extrême originaire de la région de Gand, en Belgique, actif depuis plus de 20 ans. Nos racines plongent dans le black metal, mais nous ne nous y limitons pas. Nous puisons nos influences dans le punk, le crust, le doom, le krautrock, la musique psychédélique, voire le noise et l’électronique — de Darkthrone et Ildjarn à Burning Witch, Corrupted et Merzbow.


Nous avons sorti De Speenzalvinge (At War With False Noise / Babylon Doom Cult Records), Morinde (At War With False Noise / Consouling Sounds), Lede (Consouling Sounds) et Slonk (Consouling Sounds / Babylon Doom Cult Records), ainsi qu’un split avec A Den Of Robbers et un album en collaboration avec Gnaw Their Tongues, intitulé Dyo Dyo Asema.



Source : Alkerdeel Youtube Channel

NOIRE : Le nom de votre groupe, « Alkerdeel », signifie « épandeur de fumier » ou « épandeur de merde ». Pourquoi avez-vous choisi ce nom ? Et pourquoi, au départ, avez-vous voulu créer ce groupe ?


Alkerdeel: Nous adorons les vieux termes dialectaux, et « Alkerdeel » nous a semblé être un choix amusant. Nous vivons dans une zone rurale, où ce mot n’est connu que des personnes âgées, pour ainsi dire. Il a une sonorité qui rappelle celle des noms de groupes scandinaves avec lesquels nous avons grandi. Si ces derniers renvoient généralement à des concepts négatifs, le nôtre est, en réalité, positif : la merde rend le sol fertile. Cette contradiction nous a plu.


Le groupe n’est pas né avec de grandes ambitions. Vers 2005, nous avons commencé à jouer dans un garage, juste à côté d’une tondeuse à gazon. Nous partagions une même frustration : la plupart des groupes que nous voyions lors de concerts locaux jouaient du death metal technique, voire — pire — du metalcore. La musique que nous aimions — le black metal de la deuxième vague, le doom, le sludge, et autres genres du même acabit — était totalement absente. Créer notre propre projet nous a semblé une démarche bien plus constructive que de passer notre temps à nous plaindre. La seule règle était de faire une musique « sale », sans se limiter à un genre précis.


Au départ, le projet s’appelait Dark Torre — une référence à Darkthrone, où « torre » est un terme dialectal signifiant « pet ». Très mature, n’est-ce pas ? Ou plutôt, très « fumier ». L’idée n’a jamais été de se prendre au sérieux. Après notre premier concert — un long morceau composé d’emprunts à Ildjarn et Darkthrone mêlés à nos propres compositions, ce qui a rebuté environ 75 % du public mais a suscité d’excellents retours de la part des personnes qui comptaient pour nous —, les choses sont devenues un peu plus sérieuses, et nous avons opté pour le nom « Alkerdeel ». La suite, on la connaît.



NOIRE :  Quelle est, selon votre vision, l’essence de votre musique ?


Alkerdeel: Seul le « live » est authentique. Sans artifices. C’est sans doute là que réside l’essentiel. Pensez au vieux blues, enregistré avec un seul micro : brut, dépouillé, avec un son médiocre, mais sincère. Un groupe comme Wulkanaz partage cette même essence, tout comme Meth Drinker : l’un vient de la forêt, l’autre des banlieues néo-zélandaises ; ils sont aux antipodes, mais tous deux sont empreints de misanthropie et dénués de tout artifice. Nous avons vu bien des groupes sur scène incapables de restituer le son de leurs albums. À nos yeux, ces groupes manquent de sincérité.


Par ailleurs, nous nous intéressons davantage à ce qui ne se voit pas au premier abord. Aux nuances souterraines. À ce qui se passe dans le caniveau. À cette boue fétide qui remonte entre les crans de vos semelles lorsque vous traversez les champs. C’est de là que naît ce « mur du son ». Nous enregistrons en conditions réelles, tous ensemble dans la même pièce, en un minimum de prises ; ce que vous entendez, c’est ce que nous sommes. On sonne tout simplement comme on sonne.


Beaucoup de groupes que nous apprécions se donnent un genre, adoptent une idéologie qui n’est qu’une façade destinée au divertissement, ou parlent de choses qu’ils ne comprennent absolument pas. Notre musique est intense, mais nous ne prétendons pas être des misanthropes nihilistes ou satanistes. Notre démarche est, je crois, positive : il s’agit de libérer une énergie, telle une éruption volcanique. De nous faire ressentir — à nous comme à l’auditeur — que nous sommes bien vivants, comme si l’on sautait en parachute pour réaliser, en plein vol, qu’on a oublié son équipement. C’est là, je pense, que réside notre essence.




NOIRE : Vous considérez-vous comme étant un groupe expérimental ?


Alkerdeel: Nous ne nous sommes jamais vraiment perçus en ces termes. Ce que l'on peut dire, c'est que nous ne suivons pas de règles, et que nous n'avons jamais cherché à devenir un groupe hommage ou une formation reprenant les morceaux de nos influences — des influences que nous affichons pourtant ouvertement. Nous sommes conscients de ne pas réinventer la roue, mais nous adoptons une approche différente vis-à-vis de la musique que nous aimons. Au sein d'Alkerdeel, chacun écoute des genres très variés : du metal extrême et des musiques inclassables (« outsider music ») à la pop, au folk et à la musique électronique. Bref, de la bonne musique, tout simplement.


Quant à l'expérimentation, voici un exemple : à nos débuts, le chant passait par une pédale de delay « Memory Man », et des éléments bruitistes se sont glissés dans nos deux premiers albums. Il arrive parfois que les auditeurs ne perçoivent pas les influences que nous citons. Dälek, par exemple — un groupe de hip-hop industriel sombre —, a exercé une influence sur Hessepikn. Pour l'introduction de Slonk, nous avons demandé au groupe de krautrock Stadt de composer un morceau, en prenant pour références Neptune Towers, Pink Floyd, Jean-Michel Jarre et un chanteur de rue croisé à Prague. Nos amis de Lugubrum nous ont montré que tout est possible, qu'il n'existe aucune contrainte réelle, que ce soit sur le plan musical ou conceptuel. Si cela fait de nous un groupe expérimental, soit. Mais nous ne procédons pas ainsi pour nous démarquer ; nous suivons simplement notre propre voie.




NOIRE : Comment votre son a-t-il évolué depuis le début de votre carrière ?


Alkerdeel: À nos débuts, nous étions un groupe axé sur l'improvisation ; nous enregistrions nos jams sur un dictaphone, sans paroles véritables, juste des éruptions phonétiques. Notre premier disque, De Speenzalvinge, est notre album le plus rural et le plus primitif. Morinde a su trouver un équilibre entre black, doom et sludge, et beaucoup s'attendaient à ce que nous creusions davantage cette facette sludge. Nous avons pourtant pris la direction opposée. Sur Lede, il ne reste plus aucune trace de sludge : l'agressivité est passée au premier plan, portée par des influences plus « old school » — des groupes comme Von, Bestial Warlust, Archgoat, Parabellum, ainsi que le death metal présent sur les démos de My Dying Bride.


Il en est allé de même pour Slonk. On s'attendait à ce que nous devenions encore plus brutaux ; et bien que l'ensemble demeure très agressif, une dimension atmosphérique a refait surface. Peut-être est-ce lié à notre tournée avec Turia, qui nous a amenés à renouer avec une musique qui a bercé notre jeunesse sans pour autant avoir été mise en avant jusqu'ici : les débuts d'In The Woods, les démos de Fleurety, ou encore Forgotten Woods. Nous travaillons actuellement sur notre nouvel album. Il est achevé à environ 75 % et s'annonce comme notre œuvre la plus éclectique à ce jour. Loin de toute répétitivité à la AC/DC.



Morinde Album Cover
Morinde Album Cover

NOIRE : Comment travaillez-vous sur vos compositions ?


Alkerdeel: Honnêtement, nous trouvons que lire des détails sur le processus de création d’un album est, dans l’ensemble, assez peu intéressant ; nous serons donc brefs. Tout remonte à nos débuts : nous improvisons, enchaînant les riffs, tandis que la batterie et le chant suivent le mouvement. Il ne s’agit pas d’improvisation façon « free jazz », mais simplement de riffs. Ensuite, nous triturons, découpons et assemblons les différentes parties jusqu’à ce qu’un morceau commence à prendre forme. Aujourd’hui, nous répétons dans une grange, au sein de la ferme de notre guitariste — plus précisément dans l’ancienne étable. Nos répétitions débutent généralement en soirée, autour d’un verre ; si nous avons encore du temps et de la motivation, nous finissons par prendre nos instruments. Voilà qui explique sans doute les longs intervalles entre nos albums.


NOIRE : J'ai eu la chance de vous voir sur scène au Tyrant Fest 2025. Ce jour-là, j'ai été totalement hypnotisée par votre musique. Quels souvenirs gardez-vous de cet événement en particulier ?


Alkerdeel: Merci, ça fait plaisir à entendre. Nous gardons en mémoire l’architecture impressionnante du lieu, ainsi que l’accueil chaleureux, tant de la part du public que des organisateurs. Grimper sur le terril — cet ancien amas de résidus miniers situé juste à côté — était également une expérience amusante. En réalité, nous n’avons pas beaucoup joué en France : quelques fois à Lille, au Rock in Bourlon (un festival qui nous tient particulièrement à cœur) et à Dijon. Nous étions donc ravis de participer au Tyrant Fest. C’est d’ailleurs assez étrange qu’il y ait si peu de liens entre la France et la Belgique.


Alkerdeel Playing At Tyrant Fest (Picture : Noire)
Alkerdeel Playing At Tyrant Fest (Picture : Noire)

NOIRE : Le clip de Lede utilise des images d’un vieux film intitulé Ce cochon danseur, et vos pochettes représentent souvent des animaux. Alkerdeel est-il en train de constituer un petit zoo ? Pourquoi aimer-vous associer des animaux à votre musique ?


Alkerdeel: Un petit zoo, peut-être, mais un zoo plutôt rural. Nous ne cherchons pas à dissimuler notre environnement agricole : nous répétons dans une ancienne étable, au sein d’une ferme, et les animaux qui figurent sur la pochette de *Slonk* peuplent les vastes champs qui nous entourent. Morinde, titre de notre deuxième album, désigne en dialecte le canard de Barbarie ; la pochette représente d’ailleurs l’un de ces canards en plein combat contre un loup. Quant à la pochette de De Speenzalvinge, elle montre l’intérieur d’une grenouille, disséquée sur un support en carton — une image dénichée dans une vieille encyclopédie.


Nous puisons notre inspiration dans d’anciens livres pour enfants, des fables et le travail d’illustrateurs tels qu’Anton Pieck et Arthur Rackham. La bande dessinée présente dans Lede fait écho aux Fables de La Fontaine, plus précisément à celle du corbeau et du renard. Des loups et des renards marchant sur leurs deux pattes apparaissent aussi bien dans l’univers visuel de Morinde que dans le clip de Regardez Ses Yeux III. Certains personnages sont récurrents : le rat qui tient le pentagramme — emprunté au logo du groupe Darkthrone — sur le macaron du vinyle Morinde, réapparaît dans la bande dessinée de Lede, où on le voit se nourrir de sang. Le moustique, présent dans cette même bande dessinée, fait quant à lui le lien avec le clip de Dyo Dyo Asema. Les animaux nous permettent de raconter une histoire sans pour autant l’énoncer de manière explicite.


Mais il y a plus : l’animal sert aussi de métaphore pour le diable, pour la part de loup qui sommeille en l’homme, ou tout simplement pour la « bête » que nous restons, au fond, chacun d’entre nous. Ce n’est pas un hasard si l’iconographie chrétienne a doté le diable de cornes et de sabots hérités de Pan, divinité païenne des champs et de la nature sauvage ; ce qui était autrefois sacré dans la nature s’est ainsi transformé en une source de crainte. Depuis Darwin, nous savons qu’il n’existe pas de véritable frontière entre nous et les animaux ; seule une fine pellicule de civilisation nous en sépare, derrière laquelle nous aimons nous abriter. Un animal ne fait pas semblant, il ne donne pas de leçons : il suit simplement sa propre nature. Cette proximité avec un mode de vie païen, ancré dans la terre, est précisément ce qui nous semble le plus authentique.




NOIRE : Votre vision artistique est également très absurde, voire surréaliste. La Belgique est associée au mouvement surréaliste, et de nombreux artistes qui en sont issus, comme Magritte, viennent de ce pays. Vous reconnaissez-vous dans ce courant artistique ?


Alkerdeel: Nous ne dirions pas que nous avons étudié les œuvres des surréalistes belges, mais la célèbre pipe de Magritte, accompagnée de la mention « Ceci n'est pas une pipe », est très révélatrice. On voit la pipe, mais le texte sème le doute. Cela montre que, nous autres humains, nous ne pouvons appréhender la réalité qu'en la décrivant par le biais de symboles ou du langage. Nous aimons ce que nous pouvons reconnaître et auquel nous pouvons nous identifier. Lorsque nous créons de la musique, nous cherchons à faire tout le contraire. Il est bien plus intéressant d'entendre des choses qui ne sont pas réellement là. Des nuances imperceptibles. Des éléments qui surgissent des bas-fonds.


Le surréalisme a toujours été synonyme d'anarchisme : s'affranchir des règles, jouer les trublions. C'est une approche dans laquelle nous nous reconnaissons, à l'image du diablotin facétieux qui figure sur la pochette de « Lede ». Il y a, chez les Belges, une forme d'obstination bien particulière. Certains l'expliquent par notre histoire, marquée par une domination étrangère constante et par le fait que notre territoire a souvent servi de champ de bataille pour les conflits d'autrui : on fait semblant d'obéir aux puissants, tout en suivant sa propre voie pour survivre.


NOIRE : Votre dernier album est sorti en 2021. Travaillez-vous actuellement sur de nouvelles compositions ? Quels sont vos prochains projets ?


Alkerdeel: Comme nous l'avons déjà évoqué, nous travaillons sur un nouvel album, et ce depuis un bon moment maintenant. Les aléas de la vie ont quelque peu freiné le processus, ce qui explique pourquoi cela prend autant de temps. Mais nous avons changé de rythme : nous avons décidé de nous consacrer à l'écriture et de réduire le nombre de nos concerts pour quelque temps. Nous visons une sortie l'an prochain !


Merci à Alkerdeel d'avoir répondu à mes questions.






Commentaires


Réseaux Sociaux Noire
  • Instagram - Cercle blanc
  • Facebook - White Circle
  • Youtube

Noire  © |  All rights Reserved

bottom of page