Déhà : "La musique me ruine la vie, mais je l'aime tellement, avant toute chose, toute personne."


NOIRE: Bonjour Déhà, tu es belge, tu composes, produis, mixe et interprète de la musique. Mais qui es-tu exactement ? Quand quelqu'un te demande ce que tu fais dans la vie, que lui réponds tu ?
DÉHÀ : Bah, je suis donc producteur dans un studio professionnel où j'enregistre, mixe, masterise des albums de groupes, mais aussi coach (voix, instruments, musicologie, musique assistée par ordinateur, composition, etc.). Donc j'ai de la chance de pouvoir faire aussi ce que je veux avec ma musique. Les deux sont tout ce que je suis. La musique n'est pas qu'une simple ou minime chose de ma vie : c'est tout. Elle me ruine la vie, mais je l'aime tellement, et je l'aime avant toutes choses, toutes personnes. C'est ça, ce que je suis.
Je suis... ouais, un peu le cliché du mec qui vit dans sa cave, qui sort peu avec des problèmes sociaux. Je pense. Je n'sais pas.

NOIRE: Peux-tu expliquer ton parcours en quelques mots ? Y a-t-il eu des moments décisifs qui t'ont conduit à devenir l'artiste que tu es aujourd'hui ?
DÉHÀ: J'ai commencé très tôt mais de manière seule, sans coach, sans cours, rien du tout. J'avais 4 ans, mon père avait créé, sur Amiga (bien avant les Pcs) un espèce de petit programme qui faisait des « bips » quand je tapais sur azerty. J'avais adoré, c'était fun.
Il m'a sorti, directement, un programme commercial qui s'appelle OctaMED, qui vient des soundtrackers (programmes de composition de musique, principalement pour des jeux vidéos* de ce temps là, etc.). Donc je l'ai appris en chargeant des musiques de ces jeux-là, en les étudiant autant que je pouvais, puis en copiant leurs samples et en essayant de créer quelque chose. C'était, forcément, de la merde, mais à 6 ans j'avais un petit truc. Donc déjà là, j'trouvais ça génial. Puis j'ai avancé, seul, surtout en changeant d'ordinateur et en passant sur les Pcs vu que les Amiga's ont fait faillite.
Je suis passé sur Fast Tracker 2, puis sur Open ModPlug Tracker, toujours à faire ça par-ci par-là, des pseudos albums qui étaient plutôt des compilations de chansons maladroites mais, possiblement, avec une idée sympathique. Rien n'est sorti, forcément, hein. Puis j'ai appris la guitare par moi-même, le chant aussi, puis je suis passé sur un programme professionnel, et j'ai simplement avancé comme ça, seul. Je n'ai jamais rien lâché, ni ai eu besoin de quelqu'un. Seul. Donc oui, des moments où je me suis dit « ah, je sortirais bien des trucs » ou « ah, je pense que je peux produire un groupe autre que les miens ». Mais je pense que c'est surtout le fait de ne jamais avoir lâché la chose. C'était vital, de m'exprimer, mais si je pouvais aussi aider d'autres... banco.
Anecdote : sur Amiga, il y avait un jeu nommé « Agony » (rien à voir avec le jeu moderne du même nom), un side-scroll shooter dans lequel tu jouais une chouette (oui). La musique d'introduction était tellement connue et appréciée par « la scène » de ce temps-là. Au point où, en 1996, un certain groupe Norvégien de black metal nommé Dimmu Borgir (enfin, son clavériste de ce temps-là, Stian Aarstad) a totalement copié cette intro, en la changeant/améliorant (de très bon goût, en plus) mais sans donner les crédits. Cette chanson se trouve sur Stormblåst de 1996, et s'appelle « Sorgens Kamer ». Et c'est pour cette raison que cette chanson ne se trouve pas sur la version de 2005, et qu'il y a une nouvelle chanson nommée « Sorgen Kamer - Del II ». Découvrir cette chanson reprise par Dimmu a été une claque dans ma tronche.
NOIRE : Ton œuvre musicale se situe à la croisée des genres (drone, ambient, black metal...). Qu'est-ce qui t'inspire en général ? As-tu une méthode de travail ?
DÉHÀ: Tout m'inspire, même si principalement ça sera ma vie, mes émotions, mon vécu, parfois le vécu d'autrui, parfois « rien »... Sans aucune méthode de travail. Principalement, c'est juste (et 90% du temps) un besoin de m'exprimer que je ne peux pas faire avec les mots, ou dessins, gestes, etc. Chaque style a son propre truc, une gemme parfaite à choper (le texte pour du rap, la puissance pour du metal, la transcendence pour l'ambiant ...) et donc une autre manière de s'exprimer. C'est génial, en fait.
NOIRE : Quand on s'est contactés pour l'interview, tu m'as dit que tu "faisais de la musique émotionnelle". Qu'est-ce que tu voulais dire par là ?
DÉHÀ: Une expression de mes émotions à travers la musique. Les 3/4 de ma discographie, c'est ça. Ce sont des traumas, des déprimes, des moments horribles de réflexions malsaines mais aussi du vécu de cause de maladie mentale et bien d'autres choses aussi excitantes les unes des autres.
Il y a un fil conducteur assez « meh », mais je ne veux pas voir/montrer que ça : il y a une recherche de positif, de lumière à travers la musique que l'on fait (cf. Colin d'Amenra). Donc oui, le mot cliché « catharsis », mais c'est exactement ça. L'exutoire, la thérapie.

NOIRE : Ta musique ne se cantonne pas à un genre, on dit souvent de toi que tu ne t'imposes pas de limites. Il y a peu j'ai interviewé Jeff Grimal, pour son projet Prisme, qui évoque justement le contraire, que l'on est confinés dans des boîtes et dans nos propres frontières de notre naissance à notre mort. Jeff a ajouté "Ce qu'on vit dehors, reflète souvent ce que l'on a dedans, un vrai jeu de miroirs". Qu'est-ce que ça t'inspire, toi ?
DÉHÀ: Je commencerai juste en disant que Jeff est un génie, et que davantage de gens devraient écouter et boire ses mots.
De mon côté, sa phrase ne me touche pas trop. Possiblement d'un point de vue philosophique, c'est absolument vrai: nous sommes enfermés dans un monde que l'on nous « donne », avec un début et une fin. Mais en ce qui me concerne, je chercherais plus à l'intérieur, à essayer d'aller au-delà des limites ou justement profiter de ces limites pour créer quelque chose avec restrictions.
Mais je suis autant un gatekeeper que son opposé. C'est toujours une question de choix à un moment donné, et finalement c'est ça qui est intéressant : choisir de se couper de tout, ou choisir de s'ouvrir le plus loin possible. Pas l'un, ni l'autre, mais les deux.

NOIRE : Sur le même thème, quand considères-tu qu'un morceau est terminé ?
DÉHÀ: Quand j'en peux plus. Vraiment. Et encore plus ces jours-ci où je ne veux plus me noyer et faire albums après albums. « T'as une chanson, elle est bien, garde la pour une compil mais ne recrée pas un groupe ou un album, je t'en putain de supplie. » => en gros.
NOIRE: Force est de constater que tu es un des artistes les plus prolifiques que je connaisse. D'où vient ce besoin presque permanent de créer ?
DÉHÀ: L'expression, encore et toujours. C'est un besoin vital, comme je le disais. Parfois ça marche, parfois pas, mais j'ai besoin de créer. Je ne sais faire que ça, de toute manière.
Prolifique, oui, et c'est plaisant. Mais je sais que cela me dessert très fortement. J'ai trop de groupes, projets donc un certain public va râler (sisi) et ne pas écouter sans raison.
Ou même dans la production d'ailleurs : je me souviens que j'avais été taggué sur un post pour mon groupe Alukta, et un gars dit que lorsqu'il voit mon nom quelque part, il se sent aggressé parce que je suis partout (groupe, guest, producteur, etc). Et bah, oui, autant je m'en fous totalement (ce n'est pas mon problème que le mec se fout des limites à travers de la bêtise et de la condescendance), autant je dois être au courant que ce n'est pas le seul, et on ne parle même pas de labels qui ne peuvent simplement pas suivre dans le nombre de sorties, mais aussi leurs styles différents.
D'où : je sors bcp de choses « chez moi ». J'ai toujours des labels, avec des projets / groupes / styles particuliers, et on travaille ensemble sans avoir d'égos pour dire oui ou non. Mais je sais très bien, trèèèès bien, que je me dessers avec toute cette output musicale. Mais j'm'en branle. Franchement. Pas mon problème.

NOIRE: Quel regard portes-tu aujourd'hui sur la scène extrême ? Qu'est-ce qui t'enthousiasme encore, et qu'est-ce qui te laisse plus sceptique ?
DÉHÀ: Je ne me considère pas comme partie d'une scène, même si l'on peut m'y mettre (et je ne sais pas pourquoi). La scène extrême, comme presque tout maintenant, est un ramassis de compagnie de PR qui tapent de la promotion à outrance, chère, remplie de contenus pour avoir de la visibilité et tout ce bordel ambiant. Je me sentirais bien plus proche d'une scène harsh noise par exemple, bien dans l'underground.
Avoir un groupe incroyable, inconnu, sorti par un label « comme ça pour rien » avec une promo pour les initiés : oui. Avoir un groupe dont sa valeur musicale est bien en deça d'une dose d'argent posée pour de la promotion sans honte : non. Les « tops » de fin d'année (qui déjà sont drôles vu qu'ils sont en novembre, idiots) ne sont pas musicaux, mais un top de compagnie de PR qui a tapé le plus dans l'oeil des medias digitaux ou pas. C'est aussi pour cette raison que j'aime sortir quelque chose chaque année depuis 2019, le 31 décembre. C'est un pied de nez, plutôt gentil.
Mais je suis un vieux con, tu sais. Ca fait très longtemps que j'ai bien compris que me faire une vie décente avec ma propre musique est un fantasme inutile. Encore plus maintenant, éh.
Les scènes seraient plutôt des étiquettes à mettre sur un groupuscule de personnes qui veulent être associées avec un style de musique et/ou une culture (cf. La culture Punk ou Hip-Hop), comme un portemanteau metaphorique. Et finalement, tant mieux pour ces gens-là.
En ce qui me concerne... bwah. Oui, allez, dans la scène « metal » underground on peut me connaître de loin, possiblement, je ne sais pas. Mais je suis « moi », je ne me définis pas du tout par cela.

NOIRE: En septembre, tu joueras sur scène aux Triplettes Social Club, pour le Metal Pulse III, un événement organisé par Le Petit Salon de Metal, qui a pour thème : "La Folie". C'est un mot souvent associé aux artistes. Qu'évoque-t-il pour toi ?
DÉHÀ: On penserait plutôt à une variation musicale extrême (cf. Carnival in Coal) et/ou un show spécifiquement fou (cf. Strapping Young Lad, Screamin' Jay Hawkins) mais je pense qu'ici on parle bcp plus de styles de musiques variés et d'avant-gardisme, de forme d'art total, sans compromis, sans envie de plaire ou de prostitution digitale. Ouais j'avais fait un jour un set en tête d'affiche (pouquoi tête d'affiche...) dans lequel j'ai joué de la ballade, du pop punk, du crust melodique, du black chelou, du death, du black dépressif ... C'était un exercice assez cool, bien que « plus jamais ». Ici, cela sera différent, mais toujours varié. Mais je garde toujours ce style « émotionnel ». De toute, ça se décline de plein de manières différentes.
La folie, c'est tellement de clichés, de vérités, d'archétypes vérifiés, de fantasme aussi de la part de plein d'artistes qui souhaiteraient avoir cet adjectif. Mais c'est aussi cette fine limite avec le génie, l'incompris, « l'avant son temps », et une certaine forme d'élitisme dans le sens où « si tu ne comprends pas, c'est que tu ne dois pas comprendre. »

NOIRE: Peux-tu m'en dire plus sur tes futurs projets ? DÉHÀ: A part quelques concerts par-ci par-là, je continue doucement à produire mes musiques prochaines. J'ai un album pour sûr cette année qui viendrait en automne. Le reste, je ne cherche qu'à produire davantage de groupes. C'est une passion de pouvoir obtenir la confiance d'un groupe et de créer leur son, de les aides à s'améliorer, et sortir un truc qui tue.
Le reste, on va déjà continuer de se soigner et d'essayer d'aller vers la lumière. C'est déjà bien, je pense.
Merci à Déhà pour ses réponses fort intéressantes à mes questions et au Petit Salon de Metal pour la mise en relation.






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